Yannick Jaulin, le Blog

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06nov

Alloue, face à la serpente

Un passage du spectacle m'avait particulièrement pris aux tripes lors des premières représentations, au début sans trop savoir pourquoi, puis à force j'y ai vu mille chemins. La rencontre originelle entre Bobby et Terrien, le face-à-face à la serpente. Lui tout seul, perdu, petit, désemparé (son pépé Fayel, pourquoi l'as-tu abandonné ?), et l'animal hermétique, le serpent. Celui au milieu du feu. Celui qui s'enroule autour du bâton de Bobby, comme celui d'Asclépios.

J'ai frémi la première fois parce que ça faisait remonter les peurs et solitudes enfantines universelles. Seul au milieu de la terre, face au message incompréhensible de la vie et de la nature, de l'organisation des adultes. Et puis un message vient, et l'on comprend, peut-être.

La deuxième fois que j'ai frémi c'était en repensant à comment s'était transformée l'histoire du temple solaire. Que celui qui se soit fait le messager d'un nouveau chemin conduisant à la mort aie porté lui-même le caducée (on voit des coïncidences où l'on veut bien en voir). Un caducée à deux serpents, pas comme celui d'Asclépios et de Bobby.

La troisième fois c'était en pensant à tous les animaux du spectacle. L'Hermès criophore, celui qui porte l'agneau, son caducée à deux serpents, celui qui vole les tendons de Zeus cachés dans une peau d'ours, qui tue Argos, le gardien d'Io transformée en vache. Il y a une guerouée d'autre rattachements que l'on pouvait faire, mais les animaux surgissaient pour moi tous à ce moment-là, avec le serpent, quand Terrien apprend à les comprendre et à leur parler, et une photo me revenait à l'esprit, moi, tout petit, dans un champ, face à une vache, les yeux dans les mirettes. Peut-être la rencontre avec l'autre, l'étrange et l'étranger, et la soudaine possibilité de communication. Sans doute comme une révélation ou une illumination.

Les autres fois je sentais Bobby traverser le feu, se jeter dans le vide, laissant la peur à Terrien, et derrière la peur, lui seul, debout, face à la fournaise.



05nov

Sous un arbre, Bobby dos au mur

J'étais arrivé la veille à Alloue, pour préparer le spectacle sous la lumière de la nuit. Il s'agissait avec Marc et Jibé de construire des images s'accordant au lieu, loin du formalisme minimaliste des théâtres cubiques dans lesquels nous redonnions naissance à Terrien chaque soir.

La nuit tombait, le froid de la Charente et les croâ du marais nous possédaient déjà - la nature était là, partout, le solstice n'avait qu'une semaine mais les seuls feux à nous réchauffer restaient ceux des quelques projecteurs que nous avions sous la main. Il y avait le bac à sable, dans lequel un chat en quête de territoire avait déjà été chassé mille fois, et un mur, brinquebalant mais présent, envahi par la vigne vierge. Au milieu, une porte, juste le bon endroit, juste la bonne taille. Ca nous avait déjà titillé quand on avait vu les photos quelques mois plus tôt. Puis derrière un arbre, un grand arbre qui nous faisait de l'oeil, et qui tentait Marc depuis le début - il allait être intégré à cette scéno d'un soir, ou plutôt on allait essayer de se faufiler à travers les bois, la pierre, la terre et l'eau, de ne pas se laisser raidir par le froid, et d'obtenir du lieu qu'il nous laisse jouer Terrien en son sein.

C'était la nuit avant le spectacle, j'avais froid mais ce que je voyais me plaisait, et j'avais hâte de revoir Terrien pour la centième fois, cette fois-ci vraiment sous l'arbre.